• Emilie Olive

Hey dad, ...

Hey dad,


Ouais c'est bizarre de commencer comme ça. Je me la joue un peu américain parce que ça fait moins sensible. Tout de suite on imagine le mec mastoc, les gros bras croisés sur le torse bombé, le genre de gars qui chiale pas, qui faiblit pas, un peu comme toi.

Je crois que tu as déteint sur moi, et je sais pas si je dois te remercier ou te détester pour ça.

Gamin je rêvais que d'une chose: te ressembler. Ado je t'ai renié, tu me faisais honte auprès de mes potes et de mes meufs. Finalement je connais même plus leur nom à ces gens là. Mais toi, j'ai pas le choix, je peux pas l'oublier, on porte le même. Un nom maudit, le nom pas de chance.

Maintenant que je suis adulte, je crois, je sais pas tellement quoi penser de tout ça. En fait, je sais pas vraiment qui je suis. Je vieillis, ça oui, j'ai des cernes, des petites rides qui creusent mes yeux, mes joues, et mon front... La vache, le temps me marque, mais moi je suis restée gosse. T'avais cette sale impression toi aussi ? C'est pour ça que tu laissais rien paraitre ?

Je suis pas un gros dur moi. J'assume pas les responsabilités, alors je suis tout seul. En fait, je sais pas parler, un océan d'émotions écrase ma poitrine jusqu'à ce que j'étouffe, mais pas un mot ne sort de ma bouche. T'as connu ça ? Tu faisais quoi dans ces cas là ? La fierté me bouffe, ton éducation martèle constamment mon crâne dès que je pense à m'ouvrir, et plus je m'efforce à ne pas te ressembler, plus ton image se confond dans la mienne. Tu hantes chacune de mes actions, j'en ai marre de lutter contre toi. Je veux être fort comme toi et faible comme moi, le juste milieu que tu n'as jamais été, une version améliorée, plus humaine. Je n'accepterai pas que mes gosses grandissent face à un mur, alors j'en fais pas des gosses. C'est plus simple. Il y a que dans Harry Potter qu'on peut franchir les murs, la preuve regarde-moi devant toi. Peut-être que ton père était comme ça lui aussi, et son père avant lui, peut-être que la meilleure solution c'est de briser la boucle, et d'en finir là avec ce nom. J'ai pas de haine, on fait tous comme on peut. T'étais pas le pire, pas le meilleur, je t'ai sûrement jamais compris, et toi non plus.

Accepter mon passé avec toi, c'est sans doute ça la clef. Enfin, c'est ce qu'ils disent tous.

Et si je tranchais les pages de mon histoire, si je déchirais tout, de ma naissance jusqu'à aujourd'hui ? Tu crois que je peux recommencer à zéro, bambin dans une autre famille, avec un nouveau nom ? Belle utopie n'est-ce pas ? Benjamin Button n'existe pas.

Je peux pas continuer à fuir, je dois te faire face. Regarde-moi, sois fier de moi papa.

Papa ... ça fait si longtemps que ce mot n'avait pas écorché mes lèvres. Deux syllabes, deux lames de rasoir.

Papa. Ne m'abandonne pas.


© Photos et texte par Emilie Olive

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